«Rome n’existe pas». Itinéraire d’une communauté nomade et temporaire

Text: Laurence Wagner

Déambulation

Rome, mercredi 3 juillet, fin d’après-midi. Un groupe d’une trentaine de personnes âgées de 2 à 65 ans est réuni dans la cour ensoleillée du Teatro India, dans le sud de la capitale italienne. Les individus ont tous en commun d’avoir répondu à l’appel «Roma non esiste» (Rome n’existe pas) du collectif d’artistes-marcheurs DOM- (Leonardo Delogu et Valerio Sirna). Les participant-e-s étaient invité-e-s à rejoindre, pendant douze jours, une communauté nomade et temporaire voyageant et campant à travers trois banlieues de la périphérie romaine: Corviale, Serpentara et Tor Bella Monaca.

L’initiative, aussi poétique qu’épique, vient clôturer de manière pharaonique plus de cinq années d’exploration urbaines menées par le collectif dans tous les méandres de la ville. Depuis 2014, le binôme arpente de long en large les bordures de la cité, ouvrant sans cesse de nouveaux sentiers et cultivant une importante tradition et pratique de la marche dans la ville – celle à laquelle tous les chemins mènent.

Dans une généalogie contemporaine, le collectif d’architectes Stalker fait office de figure de proue pour DOM-, qui dit s’en être laissé «contaminer». Contamination d’envergure puisque la plupart des architectes qui participent à DOM- sont des alumni (anciens étudiants) de la faculté d’architecture de Roma III, où enseigne Francesco Carreri, l’un des membres fondateurs de Stalker.

Certains, comme Maria, sont des habitués des marches de Stalker et ont développé une véritable méthodologie et pratique de la marche en territoires urbains. Pour d’autres comme Egon, jeune metteur en scène flamand tout juste débarqué d’Anvers, il s’agit d’une première pleine d’épiphanies et de coups de soleil sur la nuque. Peu importe, pour chacun d’entre eux, le défi est de taille et l’expérimentation le maître mot de l’aventure qui s’annonce.

Pour introduire le périple, Leonardo et Valerio distribuent un petit guide sous la forme de haïkus d’idées parfois drôles («faire caca, faire pipi, faire l’amour, manger, boire, dormir»), parfois philosophiques («la maison, encore plus que le paysage, est un état d’âme», selon Gaston Bachelard), parfois cinglantes. En effet, les restrictions législatives rendent de plus en plus difficile toute tentative d’appropriation de l’espace public («réussirons-nous à camper pendant ce temps qui va du crépuscule à l’aube»).

 

Changer d’espace-temps

Le corpus donne bien la teneur et la profondeur de la pratique humaine, intellectuelle, artistique et politique qui se joue ici. Et si, plutôt que de mener nos petites vies enfermé-e-s dans des boîtes normalisées et normalisantes, nous essayions, pour un temps donné, de créer un autre espace-temps ? Celui-ci impliquera séparation, transformation et réintégration, non sans frictions prévient Leonardo. Le groupe attentif et concentré prend des notes, avant de se retrouver dans la première assemblée à se scruter pendant quarante-cinq minutes silencieuses.

Éviter la gêne du traditionnel tour de table de présentations, engager une autre relation infraverbale à l’encontre des différents membres de la communauté temporaire. Les regards se cherchent, s’évitent, les sourires deviennent rires, les intentions larmes ou complicités tacites. Et c’est dans l’apparition et la revendication de cette attention émotionnelle que la marche peut commencer.

Dans les marches de DOM-, la musique joue toujours un rôle dramaturgique fondamental. En effet, toutes les promenades du duo se voient rythmées par une playlist de choix diffusée à l’aide de sacs-à-dos-amplis (partybags) que Leonardo et Valerio portent comme des extensions de leurs corps. Les mélopées viennent ainsi ponctuer, signifier et élargir l’espace de l’expérience tout en insufflant un mouvement. C’est Il Mondo de Jimmy Fontana qui impacte le territoire du départ d’une charge aussi galvanisante que mélancolique.

Sortir du théâtre et entrer dans la ville en enjambant une barrière et en se faisant reprendre par un vigile. Première occurrence d’une tendance récurrente du parcours. Choisir un chemin vers un lieu, devoir franchir un obstacle, se faire interdire, contredire, déplacer, avancer et recommencer.

La distance qui sépare le Teatro India de Corviale permet à la communauté d’échanger quelques premières paroles, observations et décisions. Faut-il passer à travers ce terrain où broutent une vingtaine de chevaux ? Est-ce que quelqu’un vit encore dans ces carcasses de voitures déglinguées et pourtant aménagées tant bien que mal avec des matelas de fortune et des couvertures ? Qui veut remplir sa gourde d’eau à la fontaine ?

Après trois heures de marche, le groupe fait une première escale sous un pont. Des chiens se mettent à aboyer et Valerio raconte l’histoire de cet homme exproprié de sa petite maison. Il vit aujourd’hui sous le pont. Cette périphérie ne permet pas aux individus d’habiter dignement. Plus loin, plus tard dans le jour qui finit, la marche prend des dimensions irréelles lorsque commence à apparaître la ville éternelle.

 

Musique et cinéma

Cette Rome qui de l’EUR – le quartier-vitrine de l’Italie musolinienne – à Monte Cucco se fait le palimpseste de couches de temps et de réminiscences cinématographiques. Car si le travail de DOM- se construit en relation avec la musique, il se bâtit aussi en relation avec le cinéma. Tout particulièrement celui de Pier Paolo Pasolini, qui de Mamma Roma à Uccellacci et Uccellini hante les alentours de cette clairière que nous traversons. Michela, une danseuse italienne, explique que c’est dans le bois adjacent que s’est créé le premier ordre des Frères Arvales, un corps de prêtres de l’Antiquité qui pratiquait des sacrifices annuels en faveur de la déesse Dea Dia. Le berger qui vit sur ces terres mystiques, où règne une petite tour abandonnée, vient nous saluer. Sa peau usée, brunie par le soleil, relate toutes les rides de cet interstice insensé entre tracé autoroutier et cité ouvrière.

Un espace comme un refuge, un espace comme un marécage, un espace pour disparaître dans la forêt et se laisser manger par elle dans la nuit et les odeurs de menthe sauvage. L’arrivée dans le petit quartier populaire du Trullo est pleine de réconfort, des bières sont achetées, des toilettes trouvées, des pizzas englouties à toute vitesse. La marche reprend et c’est sur une madeleine musicale de la fin des années 1990 (Thank you de Dido) qu’apparaît le Corviale, barre d’immeuble longue de presque un kilomètre et construite entre 1975 et 1982.

Après la marche, le campement. La sociologue Ethel Brooks l’avait défini ainsi : «Un espace qui va au-delà de l’individu et du collectif, au-delà de l’humain en tant que sujet du débat politique. Le camp incorpore histoire et archive, espace et nature, protestation, résistance et critique. Intègre les trajectoires d’expulsés, les dommages collatéraux et les fuites ; assume de nouvelles formes de temporalités et peut définir de nouvelles revendications contre le capital, la souveraineté, l’État national et les régimes de citoyennetés.»

Le camp résiste car il est mouvant, sans cesse en construction ou en disparition ; comme la marche, comme cette ville de Rome qui n’existe pas et tous ces territoires de frictions, privatisés, exploités, usurpés. Il implique la nécessité d’un déplacement de la subjectivité et de la physicalité à travers une distanciation et une re-territorialisation en constante mutation.

 

De campement à camp de base

La communauté s’installe ainsi au Corviale, premier campement d’une série de trois. Tentes Quechua, mobilier en bois, guirlandes lumineuses de guinguette et drapeau doré « ROMA NON ESISTE » se déploient sur une petite terrasse en bitume devant le colosse architectural. Le campement « pirate » se construit au fil des jours et devient camp de base pour des explorations urbaines. A la fin du séjour, le résultat des explorations sera partagé avec le public lors d’une grande marche collective, entre plan-séquence, manif et rave mobile.

Difficile de synthétiser la densité des jours qui ont suivi, jusqu’au dimanche 14 juin. Par où commencer ? Le récit des nuits, des insomnies, de la chaleur du matin sur les corps et le béton ? Les sensations de malaise à l’égard des habitants ? Les contradictions qui voient le jour ? La légitimité à traverser des espaces privés et habités par d’autres ? La lutte constante pour obtenir les autorisations de camper ? Les menaces des mafieux et la corruption ? La multiplicité des récits contenus dans les murs de ces cités ? Les absurdités architecturales ? La quête de douches et d’eau ?

Sans évacuer ces questionnements, j’aimerais retenir la force et les potentialités de cette expérience à travers quelques images, sensations et autres idées qu’elle a pu véhiculer et faire résonner en moi. Je pense à la voix du petit Merlino qui vit avec sa famille dans une voiture devant le Corviale. Aux danses de mariages et aux fêtes furieuses, au bruit des grillons et à la communauté qui se construit en contemplant le théâtre de la ville. Mais aussi à la magie de savoir aménager l’inaménageable et cultiver la perméabilité des espaces urbains. Écouter le paysage comme un corps qui respire, le comprendre comme un squelette et le manipuler avec soin. Pour ouvrir la voie, apprendre à définir le sentier, écraser et enjamber les obstacles jusqu’à trouver le champ de tournesol, disparaître et devenir le lieu nomade et perpétuel.

« Envisager la marche comme une pratique de proximité, une manière d’être dans le présent, une manière d’être », dit DOM-. Une épopée d’une rare puissance, pleine d’espérances et d’un apprentissage des espaces possibles, qu’ils soient concrets ou rêvés.

 

Le texte de Laurence Wagner a été publié dans le journal genevois Le Courrier le mardi 16 juillet 2019.

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